Sombrer est tellement, tellement plus confortable. C'est être installé dans un fauteuil et regarder le temps passer. Se regarder soit-même courir vers la fenêtre sans esquisser le moindre geste pour se sauver. Se sauver de quoi, d'ailleurs. De la folie ? Tout le monde est malade. Je ne suis pas plus cinglée qu'une personne qui fume. Mieux, la folie, je la sais et vois partout, chez moi et chez les autres. D'autres ne la voient que chez moi. Allez savoir pourquoi, ça les rassure. On a placé des bornes. Toi, tu n'entres pas dans la norme. Toi, prend cette étiquette et colle-la sur ton front. Les gens se cachent tellement. Une chose ne leur plait pas ? Hop. Sous le tapis. Comment ? Non non, tout va bien, vous vous trompez. Vous dîtes ? Elle s'est suicidée ? Quel malheur, elle ne devait pas être bien elle. Imbéciles. Vos fous sont à terre parce que ce qu'ils avaient mis sous le tapis les a fait chuté. C'est tellement simple, un pas, et puis bam! Obstacle, chute. Et à terre, le tapis des autres n'est pas si lisse qu'on voudrait le faire croire. Quelles irrégularités. Bandes de menteurs! Que cesse les simagrées, que tombent les leurres. Il n'est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Et ils se rassurent entre eux d'être sains. Otez-leur leurs fous, qu'on rigole. Otez-leur les reflets de leur âme, que commence le spectacle.
- Je ne vois pas en quoi mon mode de fonctionnement est mauvais.
- Il n'est pas normal. Et il tue. Non, ne me demande pas ce qu'est la normalité. Si tu avais jugé ton comportement normal, de toi-même, tu ne serais pas allée consulter, tu n'avais aucune pression.
- Je suis venue parce que j'ai appelé. J'ai appelé sur un coup de tête.
- Tu as appelé sur un coup de tête parce que l'espace d'un instant, tu as été assez lucide pour reconnaître que tu devais consulter.
- Je suis lucide, le suis même de plus en plus. J'ai appelé pour faire illusion, pour qu'on ne me reproche pas de me noyer sans agiter les bras pour remonter à la surface. Appeler, c'était justifier ma situation, une excuse que je servais sur plateau à quiconque me reprochait de ne pas faire d'efforts. Vous en connaissez, vous, des personnes qui ne sont pas lucides mais qui sont capables d'analyser leurs actes ? Je suis lucide.
- La première fois que je t'ai vu, je me suis demandé comment tu tenais encore debout. Pas physiquement, mais mentalement. Et je t'ai dit "C'est le chantier, là". Aujourd'hui, je sais que mentalement, ça ne flanchera pas. Cest pire que ça, tes pensées filent droit dans le mur, et plutôt que de s'essouffler sur le chemin que tu as pris, elles persistent vers leur but : le choc. Je te souhaite que ton corps claque avant que tu ne t'exploses contre la pierre, il y aura moins de dégats.